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Traduction de la troublante lettre ouverte du Dr. M. Maleki, Recteur de l'Université de Téhéran
SMCCDI (Fax & Documents)
Aug 6, 2003

Le "Comité de Coordination du Mouvement estudiantin pour la Démocratie en Iran"  vous propose une traduction de la troublante lettre ouverte du Dr. Mohammad Maleki, le recteur de l'université de Téhéran. En effet, pour la première fois, une personnalité universitaire de haut rang s'adresse aux étudiants iraniens et à leurs professeurs. Maleki a publié cette lettre le 6 Août en écho à la lettre ouverte écrite par des membres de diverses associations islamiques estudiantines qui interpellait le Secrétaire Général de l'O.N.U. Dans cette lettre, les membres de ces associations demandaient l'intervention de l'O.N.U, dénonçant les brutalités dont ont été victimes les étudiants arrêtés.

 

Le Comité de Coordination du Mouvement estudiantin pour la Démocratie en Iran tient cependant à rappeler que les étudiants appartenant à ces associations islamiques ont généralement droit à un régime de faveur et que le traitement réservé aux étudiants laïcs est autrement plus rude dans les prisons de la République Islamique de l’Iran.

 

Quiconque lira cette lettre de Maleki intitulée « ... la goutte d'eau nageant dans la mer, est la mer ! » doit se rappeler que Maleki a été un membre du Mouvement Nationaliste Religieux qui participa activement à la Révolution de 1979 et fut un fervent partisan du système politique religieux. Il a aussi pris part à la promotion du concept des Réformes internes, concept qui depuis, s’est avéré inefficace. Malgré ces idéaux du passé et ses engagements actuels, sa lettre ouverte fait ressortir la manque de légitimité du système politique religieux et révèle une partie  des traitements répressifs et des pressions que subissent les étudiants en Iran.

 

 

 

Au nom de Dieu

Au nom de la Liberté,

 du Savoir et de la Justice

 

Lettre aux étudiants iraniens,

vaillants marins des mers déchaînées

Docteur M. Maleki

 

« ... la goutte d'eau nageant dans la mer, est la mer ! » *

 

 

 

 

 

Etudiants conscients, mes chers enfants,

 

J'ai lu vos lettres de souffrance adressées à Kofi Anan et à la nation iranienne. Je m'adresse à vous car je suis une goutte de cette mer, je m'adresse  à vous le coeur peiné. Je sais, je sais trop bien quelle douleur alourdit vos coeurs patients.

 

Elle tourmente vos frères et vos soeurs pris au piège des barreaux de leur injuste prison. Elle tourmente ces têtes brûlées dans cette maison des esprits libres.

 

Privés de liberté, ceux d'aujourd'hui sont semblables à ceux d’hier, au même point désemparés, et c’est un mal qui accable l’Iran depuis des dizaines d'années.

Qu'aujourd'hui vos amis ou vos camarades aient été soustraits à leurs études pour prendre le chemin de la prison, quelle sottise si ces messieurs pensent pouvoir ainsi éteindre le brasier de ces coeurs amoureux de l'Iran! Quelle inconscience que de vouloir se mesurer à ces flammes indomptables! Et Qu' aujourd'hui, nos frères et nos soeurs subissent la loi humiliante de la torture de ces despotes et autres gardiens de la théocratie et du Guide Suprême, n'en soyons pas chagrins, vos camarades portent haut les couleurs du mouvement estudiantin et n'abandonneront ni leur action critique, ni leur lutte contre le despotisme et leur idéaux au service de l'accomplissement de la démocratie et de l'affirmation de la liberté. Félicitons-nous de leur engagement, de leur sens du devoir !

 

Mes enfants, mes chers étudiants, les rumeurs vous apportent ce qu'endurent les filles et les garçons iraniens en prison, vos aînés vous parlent des techniques de torture qui délient les langues dans les terribles oubliettes des prisons du Guide Suprême, le calvaire d'une femme journaliste torturée à mort vous nargue et vous vous inquiétez pour vos camarades. Comme je vous donne raison car j'ai connu les mêmes tourments, je le sais, je ne le sais que trop bien.

 

Je le sais,  je connais trop bien la prison, la torture, l'interrogatoire, la conjuration, les insultes, l'humiliation. Je connais le juge d'instruction, je connais le tribunal, oui je connais, je connais trop bien la sharia, le juge religieux, le mufti et la qualité de son jugement dans un régime tout entier soumis à la religion et à la théocratie.

 

Je le sais,  je ne sais que trop bien comment le corps entier s'embrase quand les câbles frappent la plante de tes pieds. Je le sais...

 

Je le sais,  je ne sais que trop bien ce qui se passe dans ta tête quand on t'amène les yeux bandés dans la salle d'interrogatoire, quand la porte se ferme derrière toi et que tu te trouves seul au monde, perdu dans l'obscurité... Tu perds tes repères et tout s'embrouille quand la première gifle de l'homme qui t'interroge claque sur ta joue. Ca résonne dans ta tête, tu perds pied, tu te cognes au mur et tu t'effondres avec la douleur au ventre, sur le sol d’une pièce obscure et sordide. Il te saisit par les cheveux et relève ta tête et tu l'entends murmurer "fils de p..."... "Enfant de S..." et puis il... hurle : "Arrête de faire le mort, connard, assieds-toi correctement sur la chaise et réponds-moi !"

 

Je le sais,  je ne sais que trop bien qu'alors à cet instant il aura réussi à briser ton amour-propre et à anéantir ton être.

 

Je le sais,  je ne sais que trop bien ce que sont les interrogatoires nocturnes et quel accueil est réservé aux prisonniers angoissés et rongés par la fatigue.

 

Je le sais,  je ne sais que trop bien que ta jeunesse et ton inexpérience leur offre une belle occasion d'user et d'abuser de ruses et des frayeurs pour te déstabiliser. Ils te feront répéter ce qu'ils veulent t’entendre dire et tu signeras des aveux préparés à l'avance.

 

Je le sais,  je ne sais que trop bien ce qu'est la repentance et par quels stratagèmes un innocent fini par avouer mille méfaits imaginaires et ils feignent d’accepter sa repentance.

Je le sais,  je ne sais que trop bien qu'ils ont des puissantes drogues pour mettre semer le doute dans ton esprit, pour s’amuser avec ta mémoire et ta  pensée et tu finiras par admettre que tu es né espion pour servir l'Impérialisme de l'Arrogant du Monde (les Etats-Unis).

 

Je le sais,  je ne connais que trop les cellules d'isolation de la section 209, je sais quelle sorte d'endroit c’est. Je sais qu'on y entasse les prisonniers pour exploiter «finement» les problèmes liés à la proximité, l’absence d'hygiène, la puanteur, l’absence d’intimité et qu'au mieux si tu es seul, quels évènements peuvent anéantir ton âme et ruiner ta santé. Comme cette femme qui est enfermée dans la cellule voisine, son mari a été pendu et elle est enfermée là avec son enfant de deux ans, peut-être moins. Tu les entends vivre. Le matin on amène la mère à l'interrogatoire alors que le petiot dors. Tu l'entends pleurer à son réveil, effrayé par l'absence de sa mère, et puis tu l'entends qui se traîne à quatre pattes dans le couloir, là juste derrière ta porte, pleurant toutes les larmes de son corps à la recherche de la chaleur maternelle et tu es là impuissant, la gorge nouée, rempli de haine, ne sachant que faire, ne sachant retenir tes larmes. Réduit au néant. Passent les heures. Et tu l’entends, un bruit de pas, un bruit de boitement dans le couloir. C’est la mère qui revient pleine de sanglots, claudicante, meurtrie, ne tenant debout qu’agrippée à la matraque du maton et tu imagines bien ce qu'on a pu lui faire cette fois. Je le sais,  je ne le sais que trop bien....

 

Je le sais, je ne connais que trop bien la torture dite obscure et la torture dite claire et leur différence. Je sais ce qui est passé dans les vingt dernières années et ce qui se passe ces derniers jours et qu’il y a de quoi troubler votre quiétude. Je le sais, je ne le sais que trop bien ...

 

 

Mes enfants, chers étudiants,

 

Je vous avoue que ceux de ma génération se sont élevés contre un dictateur au lieu de combattre un système. Nous avons cru à tort qu'un changement d'état et de personnes signifierait la fin du despotisme, de la dictature, du fascisme et pourrait conduire à la victoire de la justice et la liberté.

 

Nous avons eu le tort de créer des idoles, telle était notre dessein et nous avons négligé le peuple. Ma génération a cru que la mort du roi était la condition première de raviver la patrie. Ma génération criait « Mort au Roi » et non pas « mort à la dictature ».

 

Nous savons maintenant ce qu'il advint, nous connaissons tous la portée de ce slogan déviant : le pouvoir du Roi a été remplacé par le pouvoir du Guide Suprême. Et ce sont d'autres dont vous, mes chers étudiants, qui payent de leur vie les erreurs de ma génération.

 

Après bien des tumultes et une rupture longue d'une quinzaine d'années, le mouvement estudiantin est arrivé à cette conclusion qu'on ne peut pas faire naître une démocratie des entrailles monstrueuses du despotisme. Le mouvement estudiantin a dévoilé la nature démagogique des Réformes et il a prouvé qu'il est vain d'espérer que les Réformes ne puissent rien drainer d’autres que des changements superficiels. La structure de l'état est en totale ruine et un ravalement de façade ne saurait sauver cette construction branlante. Votre diagnostic qui vous honore justifie votre cri de révolte :

« Nous n'avons plus rien à dire au pouvoir et qu'il finisse un jour par se soumettre à la volonté du peuple, nous n'y croyons plus. Nos dirigeants ne nous écoutent pas. Nous agissons dans le cadre de leurs lois : ils nous arrêtent et nous enferment sans aucune justification. Nous voulons établir les droits de l'homme: ils nous traitent par les plus inhumaines des manières. » (extrait de la lettre ouverte des associations des étudiants islamiques datée du 23 Juillet 2003)

 

Ces jours-ci, mes très chers , je vous conjure de fermement garder ce cap. A raison vous vous estimez comme les avants-gardes du mouvement pour la démocratie, à raison vous vous gardez de créer des idoles ou de vous barricader derrière un seul, ce chemin est salutaire. Je vous conjure de rester fermes et inébranlables sur le troisième article de votre déclaration. Que tous ceux qui réclament la démocratie, un état de droit, une société civique, de l’équité sociale et la non-ingérence étrangère; s’engagent publiquement sur ce 3ème article de votre lettre :

 

"Considérant que le destin national de toute ethnie ne saurait être décidé que par son jugement et ses aspirations, nous estimons que le peuple iranien doit disposer de ce même droit et ne saurait être gouverné que par un pouvoir issu du suffrage universel, seule expression valable de la sagesse populaire." (Article 3 de la lettre du 23 Juillet 2003)

 

 

Chers étudiants, chers universitaires,

 

Votre mission est de programmer et de promouvoir cette consultation de la sagesse populaire. Attelez-y vous avec courage, soyez sans craintes et ne ménagez-pas vos efforts. Ceux qui nous dirigent s'y dérobent et manquent leur dernier sursis pour un changement sans violence. Leur sort sera semblable au sort du pouvoir royal qui, en son temps, ne sut être à l'écoute des conseils et récolta la révolte populaire: le peuple s'est vu contraint d'agir! Que nos dirigeants ne tardent pas trop ou très vite le sursis viendra à terme et ils seront face à la vindicte de la colère populaire.

 

La poursuite de la répression actuelle contre les étudiants, contre la presse et les universitaires conduira le peuple vers ce point du non retour et le jour n’est pas loin où ce pouvoir absolu du Guide Suprême sera balayé par une telle puissance qu'il n'en restera aucune trace, nul souvenir.

 

 

 

Chers étudiants, chers universitaires,

 

En tant qu'iranien, citoyen et universitaire, je vous garantis ma totale dévotion à votre cause. Mes enfants, ma place est à vos côtés jusqu'à mon dernier souffle.

 

 

Je finis cette lettre par quelques mots à « mes amis » :

 

De quel droit me blâmez-vous ?

 

Je n'étais qu'une goutte d'eau dans un coin du marécage

réduite à m'accroupir, à demeurer immobile, docile et sage

 

Un vacarme retentit: un rocher tombait de sa montagne !

 

Ecrasant ma pauvre petite demeure, elle m'arracha à cette torpeur,

Me jetant dans les bras d'un torrent; et en route vers le grand large !

 

Comme je voulais devenir marine !

Comme je voulais laver mes blessures

Me purifier de mes souillures dans ses eaux,

N'est-il pas qu’il y a des mers qui guérissent de tous les maux ?

 

Que je sois pur avant de me laisser dissoudre dans sa plénitude

Et si je dois périr, tel un cygne, je veux mourir en totale solitude

 

De quoi me blâmez-vous ?

Je veux être un parmi des millions

Une goutte d'eau fondue dans une mer déchaînée

je veux être une vague, je veux être une mer en furie

 

Exister sans bouger, pourrir sur place et puis s’éteindre

en toute quiétude : Voilà ce que je hais !

Et si je désire une telle vie et je désire une telle fin,

Que je sois damné, à jamais !

 

La goutte d'eau nageant dans la mer, est la mer !

Alors de quel droit me blâmez-vous ? De quel droit ?

 

 

Etudiants et Esprits libres qui endurez la torture et la prison,

je vous salue.

 




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